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Biens communs et institutions culturelles : le collaboratif peut-il être une réponse à la démocratisation culturelle ?

Parler de la culture en France c’est un peu comme parler de la religion. Il y a toujours eu en France un lien très fort entre le pouvoir, sa mise en scène et la culture, et ce depuis François Ier et l’Ordonnnance de Villers-Cotterets, Louis XIV et la promotion du mécénat ou encore Napoléon Ier et le renforcement de la patrimonialisation. L’histoire de France c’est aussi la lente constitution d’une administration culturelle originale, à tel point que l’on peut dire que la France a quasiment inventé les politiques culturelles. On retrouve d’ailleurs aujourd’hui cette préoccupation forte dans la célèbre “exception culturelle”.

Si elle hérite indirectement de cette longue histoire, la question des institutions culturelles aujourd’hui se pose surtout dans des termes politiques qui ont émergé après la Seconde Guerre Mondiale et se sont cristallisés autour de deux moments cruciaux. Ces deux moments soulignent l’importance de “diffuser la culture” selon deux référentiels très distincts, mais qui ont d’ores-et-déjà montré leurs limites.

Une solution pourrait être de se tourner vers un troisième référentiel.

L’échec de la démocratisation culturelle

Le premier référentiel est celui de Malraux et du premier Ministère des affaires culturelles en 1959. Il propose une vision très légitimiste de LA culture qui se résume aux “oeuvres capitales de l’humanité”. Dans cette perception “sacralisée” de la culture, la démocratisation de celle-ci est perçue essentiellement comme accessibilité : il faut permettre à tout un chacun d’y accéder. D’où la déconcentration et la création des maisons de la culture.

Le deuxième référentiel prolonge et relance tout à la fois la question de la démocratisation culturelle en avançant l’idée d’une “démocratie culturelle”. Il s’agit de la rupture amorcée au Ministère de la Culture par les premières enquêtes statistiques sur les pratiques culturelles du Service des études et recherches (SER, aujourd’hui Département des études de la prospective et des statistiques), dirigée par Augustin Girard. Sous son impulsion, Jack Lang, nouveau ministre de la Culture en 1981, concentre son action autour de l’élargissement de la sphère de la culture légitime, c’est-à-dire l’intégration dans cette notion de culture de critères qui n’y figuraient pas auparavant, à l’image de la promotion de la BD au festival d’Angoulême. Ce deuxième moment coïncide d’ailleurs avec le développement des industries culturelles qui désacralisent quelque peu la culture et font de celle-ci une composante à part entière de l’économie.

Ce deuxième référentiel s’oppose ainsi au premier notamment parce qu’il appuie l’idée que le citoyen ne doit pas seulement “accéder” à la culture : il doit y participer et “cultiver [sa] capacité d’inventer et de créer”. Un exemple en est la création de la fête de la musique qui, en proposant une culture collaborative et contributive, participe à l’élargissement de la demande en matière de culture.

André Malraux et Jack Lang André Malraux, Ministre d’État, chargé des Affaires culturelles de juillet 1959 à juin 1969, et Jack Lang, Ministre de la Culture de mai 1981 à mars 1986 puis de mai 1988 à avril 1992. Sources : BNF, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b90016406, domaine publique (image de gauche), MEDEF, Flickr, http://www.flickr.com/photos/besoindair/2808362694/, CC (image de droite).

Cependant, selon le sociologue Olivier Donnat, “la politique culturelle a progressivement “oublié” ses missions touchant à l’élargissement de la demande au profit de celles relatives à la création et à l’aménagement culturel du territoire”. Par ailleurs, la hausse toujours constante des équipements culturels observée n’est pas forcément synonyme d’un élargissement des publics. Élargir le champ culturel n’implique pas mécaniquement un élargissement social des publics, ce que souligne notamment une étude du même Olivier Donnat : “aucune [pratique] n’a connu un élargissement significatif du noyau des habitués” ou “l’analyse des résultats triés selon le milieu social d’appartenance ne révèle aucun changement radical de statut sur l’axe cultivé/populaire au cours de la période”. Les études sur les pratiques culturelles des français, menées par le Département des études de la prospective et des statistiques, celui-là même qui a impulsé la rupture des “années Lang”, continuent de mettre en relief l’échec des réflexions sur la démocratisation culturelle. Il existe toujours une “barrière symbolique” qui imprègne les institutions culturelles qui ne semblent dès lors appartenir qu’aux seuls citoyens détenant, selon la formule de Pierre Bourdieu, une “culture légitime”. La culture est toujours associée à l’idée de propriété (de codes, de valeurs, de connaissances), et c’est bien pourquoi une solution à l’échec de la démocratisation culturelle pourrait bien être trouvée en sortant de cette notion de propriété, dans la sphère des biens communs.

L’expérimentation Museomix : un troisième référentiel peut-il fonder l’action culturelle sur la collaboration ?

Alors qu’André Malraux proposait une vision assez essentialiste et légitimiste d’une médiation sans dispositifs pédagogiques fondée uniquement sur le “choc esthétique” provoquée par l’oeuvre d’art elle-même, Jack Lang proposait quant à lui une réflexion qui donnait une place centrale à la médiation de la culture, notamment avec le développement de l’éducation artistique. Or, aujourd’hui, cette médiation culturelle est au coeur du bouleversement provoqué par la démocratisation du numérique et la mise en place de nouveaux dispositifs dans les institutions culturelles. Une médiation nouvelle prend forme, supposant une nouvelle inclusion des utilisateurs, notamment grâce à l’interactivité permise par ces derniers dispositifs. Ces utilisateurs deviennent actifs, ils participent à et de la culture selon le voeu de Jack Lang, de telle sorte que la multiplication des dispositifs numériques dans les institutions culturelles pourrait signifier que le numérique apporte une troisième voie, un nouveau référentiel pour répondre à la diffusion de la culture.

Mettre la collaboration au coeur de la relation du citoyen à la culture, tel était le pari proposé par Museomix. A ce titre, cet événement de trois jours de “museomixage” entend réinterroger complètement le rapport à la culture : passant au-delà d’un rapport religieux au musée, et esquivant le relativisme culturel, il ouvre une brèche dans laquelle culture légitime et culture illégitime se rejoignent pour interroger l’appropriation de la culture. Expérimentant des dispositifs innovants de médiation à l’aide de technologies numériques, Museomix cherche un questionnement radical des pratiques et des usages des musées pour, selon son vocabulaire, “remixer” ces derniers, en s’appuyant sur une communauté collaborative qui n’est pas pour autant forcément spécialisée sur les problématiques muséales.

“Arrete ton char Ben Hur !” est un projet de museomixeurs de 2012 qui utilise une “mosaïque des jeux du cirque” pour proposer une course de chars gallo-romains robotiques. Source : http://checkthis.com/rxy9

La réussite d’un tel événement est assez riche d’enseignements pour apporter de nouveaux éléments de solutions face à l’échec de la démocratisation culturelle.

Elle montre notamment que la “barrière symbolique”, qui imprègne les institutions culturelles, peut être contournée en s’affranchissant de l’aspect sacré des institutions culturelles, au risque de s’attirer les foudres d’Alain Finkielkraut. Et cette désacralisation de tels sanctuaires passe par des réflexions sur les usages mêmes de la culture, réflexions qui ont notamment pu être engagées par le développement des dispositifs numériques. Avec ces derniers, la culture ne devient pas seulement la propriété de tous, “le patrimoine universel”, elle devient la propriété de chacun : telle musique peut-être remixée, et réappropriée, tel tableau peut-être consulté depuis une tablette hors d’un musée, et réapproprié, le musée lui-même, avec Muséomix, devient un “terrain de jeu”, et le jeu est justement la réappropriation de l’espace.

En se concentrant sur cette idée de réappropriation par tout un chacun, Muséomix inscrit la culture dans le champ des biens communs, en tentant de l’affranchir de ses deux principaux obstacles : la culture légitime (obstacle social, culturel et symbolique) et la propriété (obstacle juridique). Par là, il ouvre une voie vers un nouveau référentiel dans la démocratisation culturelle : la collaboration culturelle. Mais il ouvre aussi la boîte de Pandore de ce début de siècle : même à l’ère du numérique, on ne touche pas à la propriété.

Des nouveaux écueils

Inscrire la culture dans la sphère des biens communs, comme le fait Museomix, apporte de nouvelles réflexions et, semble-t-il, de nouvelles solutions pour la démocratisation culturelle. L’idée est de désacraliser les institutions culturelles pour se les réapproprier, et plus largement de sortir le rapport à la culture de la sphère marchande afin que chacun ait son propre rapport à la culture. L’initiative est louable et innovante, mais en bouleversant la médiation culturelle et le rapport à l’art, elle met sans doute de côté le médiateur culturelle et l’artiste, deux figures qu’on pourra dire emblématiques du rapport marchand à la culture.

La figure de l’artiste tout d’abord pose la question de la propriété intellectuelle à l’ère du numérique. La problématique est vaste, abondamment commentée, du moins suffisamment pour qu’on ne s’y attarde que peu ici. L’idée est de garder en tête que rétribuer un artiste pour ses oeuvres est juste, mais que les systèmes de rétribution et de protection deviennent obsolètes – ou du moins inadaptées – à l’heure où la consommation culturelle et la réappropriation passent par des activités pour le moment très largement illégales, à l’image du partage, de la modification ou de la réutilisation.

La figure du médiateur culturel quant à elle met en avant la question des métiers liés à l’intermédiation dans le secteur culturel. Si l’on inscrit les institutions culturelles dans la sphère des biens communs, on propose certes un nouveau rapport à la culture, plus direct, plus libre, plus personnalisé, mais on omet que ce rapport nécessite des acquis, des compétences, des techniques qui sous-tendent aujourd’hui de nombreux métiers. Or, si l’on inscrit ces métiers dans cette même sphère des biens communs, on entre dans une remise en cause du travail dans le secteur culturel qui peut être lourde de conséquence : que deviennent les acquis sociaux ? Que deviennent les protections sociales ? Le travail collaboratif devient, dans ces conditions, un travail aliéné et irresponsable, comme a pu le souligner Julien Breitfeld.

Mais plus encore, ici aussi, l’expérimentation dans le domaine culturel a le mérite de mettre en avant des structures inadaptées à notre société actuelle. Tout comme les nouveaux usages numériques ont pu montrer l’inadaptation du système de protection de la propriété intellectuelle, tout se passe comme si les nouveaux usages culturels expérimentés par Museomix notamment mettaient en avant l’inadaptation des structures de protections sociales traditionnelles (post-révolution industrielle plus précisément) avec les nouvelles formes de travail qui apparaissent aujourd’hui (le collaboratif, la contribution ou encore le bénévolat, à défaut d’avoir un autre terme). À ce titre, interroger notre rapport à la culture, c’est aussi interroger notre rapport à la société, et les rapports des citoyens entre eux.

Si des expériences comme Museomix peuvent être des expérimentations pour le domaine culturel de manière générale, par extension ces expérimentations culturelles peuvent également devenir des expérimentations économiques, voire même de véritables choix de société. Inscrire la réflexion de notre rapport à la culture dans les biens communs, c’est alors faire le choix de l’économie du partage, voire même de l’économie de don. Cette même économie dont Marcel Mauss soulignait qu’elle était créatrice du lien social et qu’elle était donc la raison d’être de nos sociétés. Si des réponses sont apportées aux écueils de cette culture collaborative, il se pourrait bien qu’une nouvelle rupture émerge dans l’histoire déjà longue de la démocratisation culturelle ; et il se pourrait bien que ce soit également une nouvelle rupture politique et sociétale.